AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Les ailes arrachées

Aller en bas 
AuteurMessage
Nathaniel
La rébellion
La rébellion
avatar

Messages : 349

Feuille de personnage
Votre âge: hum...
Votre devise: Tout vient à point à qui sait attendre...
Race: Humain/Humaine

MessageSujet: Les ailes arrachées   Lun 1 Oct - 15:23

Et voilà, la fiction (loin d'être finie) dont le forum s'inspire! Note, il y aura forcément beaucoup de divergences entre le forum et la fiction (certains personnages n'ont pas autant d'importance dans la fiction que sur le forum, et beaucoup d'entre eux n'arrivent que très tard dans l'histoire), alors ne vous calquez pas trop sur elle non plus Wink


Les Ailes Arrachées
Partie 1 - La fleur et la coquille vide



Chapitre I : Promenons-nous dans les bois...



"Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !
C'est pour mieux te manger, mon enfant.
Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea."

-Charles Perrault, Le petit chaperon rouge.

De l’air. Quelque chose bloquait l’intérieur de sa gorge, et l‘empêchait de respirer… L’air traversait douloureusement sa trachée pour mieux être rejeté aussitôt que ses poumons s’apprêtaient à le savourer. Elle inspirait, chaque fois un peu plus fort, dans l‘espoir de retrouver un souffle régulier, mais sans succès. Ne subsistait que cette désagréable impression qu’on lui compressait la poitrine, qu‘on lui comprimait les côtes...

Elle n’avait jamais traversé la forêt aussi rapidement. Les arbres défilaient autour d’elle, tous semblables, elle ne reconnaissait plus rien… ses pas glissaient dans l‘inconnu. Les larmes qui lui embuaient le regard n’aidaient en rien. Dans sa tête, les questions se précipitaient, mais pas de réponses satisfaisantes, juste une certitude : elle n’atteindrait jamais la maison à temps… Elle mourait ici, au milieu de ces arbres animés, qui agrippaient le bas de sa robe, arrachaient ses manches, écorchaient sa peau… La rare lumière au-delà de leur cime avait l‘aspect de dizaines d‘yeux au regard moqueur. Ils la jugeaient, se moquaient d’elle. Ils l’accusaient.
Était-ce de sa faute?

Elle n’aimait pas courir. Elle avait le souffle coupé, les poumons en miette. Bientôt, elle ne vit plus rien, pas même les branches qui lui faisaient obstacle, où les feuilles qu’elle foulait aux pieds. Elle n’était pas assez rapide. Elle ne devrait pas courir. Elle n’aimait pas courir, et en l’occurrence, elle savait déjà que ça ne servait à rien. Ça retardait juste l’échéance. Et c’était inutile. Elle entendait son grognement dans son dos, qui s’amplifiait encore et encore. Jusqu’à ce que son souffle lui réchauffe la nuque un peu trop fort.

Ça n’avait pas été aussi long qu’elle l’avait supposé, ça n’avait duré le temps que de quelques bouchées, et c’était tout… Mais aussi court cet instant fut-il, il lui parut faussement long. Simple illusion. Mais qui faisait mal… Des secondes à rallonge qui lui broyaient les os. Durant ce laps de temps, elle dû conjuguer plus d’efforts qu’elle ne pensait pouvoir en fournir pour se convaincre que ça lui était égal. Ailleurs qu’ici, à portée de crocs, elle l’aurait fait sans problèmes. Mais c ‘était toujours plus simple quand il n’y avait pas de crocs. Elle savait qu’on ne la laisserait pas grandir. Elle l‘avait entendu. Et elle l‘avait senti. Mais c’était douloureux.
Elle ne pensait pas que ça arriverait si tôt, ni de cette manière.

Lentement, presque avec attention et minutie, il avait planté une à une ses canines dans la chaire de ses mains d’enfants, puis dans celle de ses pieds, y traçant des points ensanglantés. Il recommença ainsi. Plusieurs fois. Il avait l’art d’entretenir la souffrance, il le faisait exprès, c’était certain. Il savait combien ses dents aiguisées pouvaient faire mal quand finalement, on les replantait au même endroit. Il savait ce qu‘elle sentait. Et elle sentait tout, la douleur hurlait dans son crâne à lui en crever les tympans.

Elle sentait tout.

Elle sentait ses crocs s’enfoncer de part en part dans la chaire blême de ses mollets, et dans celle de ses bras. Elle ne hurlait pas, bien que pour ce faire, elle dû se mordre les lèvres avec tant de force que bientôt le goût amer de son propre sang se déposa dans sa bouche. Le liquide lui obstruait la gorge jusqu’à la nausée. Et elle avalait ce sang qui manquait de l’étouffer. Elle s’avalait elle-même avant qu’il ne s ‘en charge.

Quelques coups de crocs supplémentaires, et dans un craquement bruyant, à la manière d’un arbre dont on aurait arraché une branche avec violence, elle sentit la peau de son épaule se déchirer avec autant d’aisance que si elle avait été faite de tissus. Les bras compressés entre deux canines acérées, elle eut seulement le temps de remarquer la forme jaunâtre de son omoplate qui s’était creusée un passage au travers de sa chaire pour paraître à l’extérieur avant de détourner la tête dans le peu de mouvement qu’elle se sentait encore capable de faire. Elle voyait sa lucidité s’évanouir peu à peu. Parmi ses dernière pensées valables, il y eut l’interrogation. Que subsistait-il du reste de son corps? Il y avait quelque chose, là, en-dessous de sa tête? Était-elle seulement encore vivante? Elle se trouvait dans un état second, malgré la douleur qui continuait de l’assaillir (ou sans doute à cause d’elle), et plus si consciente que ça de ce qui se passait autour d’elle.

La souffrance lui rongeait tout à l’intérieur tandis qu’il dévorait au-dehors. Elle était certaine d’avoir perdu la voix. Incapable de crier, incapable d’appeler au secours. À quoi bon de toute manière. Appeler qui?

Ses sens la quittaient peu à peu… Ses yeux, recouverts d’un épais nuage de larmes se posèrent pour la dernière fois sur les feuilles mortes, rougies par son sang. Elle ferma les yeux. Ils ne s’ouvriraient plus. Tant mieux, elle n’avait plus envie de voir quoi que ce soit. Plus de lumière, plus d’ombre; ça devenait égal. Elle ne voulait plus que ses yeux s’ouvrent. Pas sur le sang. Le désir de ne plus rien voir au point de vouloir se coudre les paupières. Pour être sûre. Ses oreille perçurent un moment le craquement de ses os, jusqu’à ce qu’elles n’entendent plus rien. Comme un refus. Il n’y avait plus que le goût des larmes et du sang qui lui glissaient dans la gorge sans qu’elle en ait décidé. Un liquide chaud coulait sur ses plaies ouvertes, mélange rugueux de bave et de sueur. Des milliers d’étoiles brillaient sous ses yeux. Autant d’astres tardifs qu’ils ne pouvaient plus rien augurer de bon. Il l’avait rendu aveugle. Elle aurait pu découdre les ficelles invisibles glissées entre ses cils, ça n’aurait rien changé. Mais elle ne le voulait pas.

Enfin, il y eut un moment de vide, un moment presque agréable. Un doux bain d’absence. Celui où elle ne sentit plus rien. Son corps ne réagissait plus à la douleur. Pourtant, elle ne pouvait pas être morte, Même pendant le plus absent des instants, elle sentait les crocs aiguisés de son agresseur, qui poursuivait son rituel macabre avec lenteur. Ce fut seulement plus tard qu’il desserra sa mâchoire pour la refermer d‘un coup sec. Quand elle sentit ses crocs se rejoindre en son cœur, la souffrance n’avait plus d’importance.

Enfin, elle n’était plus là.

Après les cris, un silence assourdissant. Le loup avait disparu. À la place, dissimulée sous une cape grisâtre, une jeune fille s’était agenouillée tout à côté du cadavre. Ecrasant les feuilles mortes d’un coup de genou, elle caressait machinalement la chevelure de paille de la gamine, dont le corps n’était plus qu’un tas disparate et informe, rouge et chaire. Elle fit glisser ses doigts le long du chaperon rouge, tâchant au passage ses mains d’une épaisse couche de sang. Elle en avait encore le désagréable goût en bouche. Elle pencha un moment la tête de côté. C’était à peine si elle était encore reconnaissable.

Elle se sentait étrangement vide. Ça ne lui avait rien fait du tout, même après tout ce temps. Ce ne fut qu’après plusieurs minutes d’un immobilisme qui oscillait entre examen et recueillement qu’elle se releva. Une fois debout, elle écrasa la joue de sa victime de la pointe de sa botte avec un sentiment un peu vain d’accomplissement. Elle resta ainsi, fixe, jusqu’à ce qu’un craquement bruyant ne la sorte de sa torpeur.
-Merde!
Elle grimaça.
Une ombre indistincte glissait d’un arbre à l’autre, se rapprochant dangereusement. La jeune fille hésita un moment, avant de finalement décider de se mettre à courir, ses bottes de sept lieus l’entrainant le plus loin possible… Encore peu habile dans ses mouvements, elle manqua de se heurter à plusieurs reprises contre des arbres, mais elle ne s’en souciait pas. Le tout était à présent de rejoindre la route, le plus vite possible.

Enfin, la lumière d’un réverbère éclaira un chemin de pierre. Elle jeta un coup d’œil à la borne écarlate face à laquelle elle avait atterri. C’était le bon endroit. Elle s’assit sur le sol couvert de dalles grisâtres étalant au passage un peu de boue sur le bas de sa robe de lin. Elle avait toujours le sentiment que les pas la suivaient, bien qu’elle soit convaincue de se trouver trop loin pour cela. Le son désagréable du craquement des branches continuait de résonner dans ses oreilles… Jusqu’à ce qu’il soit enfin remplacé par l’arrivée du carrosse, qui s’arrêta juste devant elle.
Sans se faire prier, elle s’empressa de monter à l’intérieur, accueillie par un homme de forte corpulence. Âgé d’une cinquantaine d’années, ses rides fortement prononcées lui en donnaient dix de plus. Il ne la salua que d’un faible signe de tête, le regard fuyant.

Le ciel était d’un noir d’encre. Il n’y avait pas d’étoile, pas de lune, juste une épaisse couche de nuages en dessous. Il n’y avait plus grand-chose qui puisse troubler le silence qui enveloppait l’espace, si on oubliait du moins le frottement des roues contre la pierre et le hennissement ponctuel des chevaux. Le carrosse progressait lentement sur la route que la nuit avait rendue on ne peut plus déserte.
-Anthony, c’est ça?
Le carrosse remuait violemment sous l’effet des pierres inégalement réparties sur le sol, au point qu’elle commençait à s’en sentir mal. Le dénommé Anthony se contenta d’acquiescer d’un signe de tête.
-Où est-ce qu’elle est? Demanda-t-il après un moment de silence.
-Hein?
Elle fit mine de ne pas comprendre.
-Où est-ce qu’elle est?
-Oh…
La jeune fille se mordit la lèvre inférieure.
-Je l'ai laissé.. j’avais pas le choix.
Le regard d’Anthony changea. De fuyant, il devint anxieux.
-Il ne va pas être content… pas du tout…
Anthony tremblait… du haut de son chapeau difforme à la pointe de ses chaussures trop serrées.
Son interlocutrice, les bras croisés, préférait ne pas le regarder, l’attention fixée sur le paysage qui défilait au-dehors, tentant de dissiper le malaise qui l’envahissait progressivement.
-Je n’y suis pour rien s’il y a eu… un imprévu.
Elle agitait ses jambes de haut en bas, faisant glisser ses bottes de sept lieus jusqu’à ses chevilles. Anthony lui lança un regard sévère et agacé tandis que le carrosse continuait sa progression à travers l’ombre.
-à ce stade, les imprévus…
-C’est bon… Votre morale, je la connais. Répliqua son interlocutrice, vexée. C’est à Edgar de décider de toute manière.
Anthony grommela encore deux trois phrases dans sa barbe, qui ne reçurent aucune réponse, avant que tous deux ne se résignent au mutisme.
Le carrosse s’arrêta finalement après plusieurs longues minutes d’un silence tendu. Anthony et la jeune fille aux bottes sortirent dans le froid glacial de cette nuit d’hiver. Ils étaient devant l’entrée d’un château immense, protégé par un grillage gigantesque forgée dans un métal rouillé par le temps, et surmonté de pointes agressives. Plus qu’un château, c’était une multitude de tours en pierres grises et rondes qui s’étalaient à perte de vue. Une tour colossale, la plus haute, s’élevait si haut que l’on en distinguait à peine le sommet. La jeune fille au bottes de sept lieus ne pu s’empêcher d’émettre un sifflement impressionné. Anthony s’en redressa de suffisance… si du moins cela se voyait. Sa dégaine était en effet telle qu’elle lui donnait l’air minuscule, il se tenait toujours penché, boitant légèrement, cet aspect conjugué à sa forte corpulence lui donnait l’air d’une boule zigzagante qui peinait à monter les marches qui menaient à la porte du château. Il y toqua trois fois, trois coups répété à intervalles parfaitement réguliers. Par une ouverture creusée au milieu de la porte, une paire d’yeux sombres les regarda l’un après l’autre.
-Tire la chevillette… prononça une voix grave de l’autre côté de la porte.
-Et la bobinette cherra. Ajouta Anthony du ton le plus sérieux du monde.
La jeune fille bottée éclata de rire tandis qu’on leur ouvrait la porte.
-Quoi? S’agaça Anthony.
-ça ne signifie rien, non? Tu ne t’en étais pas aperçu?
-Tais toi…

Edgar tenait son office au sommet de la plus haute tour , aussi eurent-ils tout le loisir d’observer les divers tableaux accrochés au mur, les dorures qui habillaient le plafond, les armures brillantes, les statues menaçantes… Chaque marche d’escalier, chaque mur, chaque pièce qui leur était donnée de voir étaient autant de signes d’une richesse qui dépassait l’imagination de la jeune fille. Peut-être était-ce trop? Elle ne savait pas, elle était quoi qu’il en soit émerveillée, ou du moins impressionnée.
-C’est…joli, ici! Commenta la jeune fille, sa voix se répétant en écho.
Elle-même ignorait si elle était ironique ou non. Elle s’accrocha à la rampe de l‘escalier qu‘elle achevait de monter, reprenant son souffle après une telle ascension, Anthony la suivait d’un peu plus loin à chaque marche .
-Je te remercie. Répondit une voix glacée dans l’encadrement de la porte qui faisait face au plus haut des escaliers.
La voix appartenait à un homme à la silhouette maigre, au teint excessivement pâle, et aux cheveux grisonnants. Malgré cette allure ni engageante, ni impressionnante, il y avait autour de lui une aura à la fois apaisante et effrayante, qui imposait d’elle-même une certaine forme de respect.
D’un seul geste, ils s’inclinèrent.
-Majesté.
-Vous êtes en retard. Entrez.
Anthony et la fille aux bottes s’exécutèrent et prirent place à l’intérieur d’un bureau gigantesque. Très dépouillé en terme de meubles, il ne contenait qu’une grande table en hêtre où était gravé le blason de Féérie. La pièce était décorée avec beaucoup de luxe et assez peu de goût. Une tapisserie brodée d’or chargée de motifs divers habillait les murs de couleurs criardes. Au centre du mur qui faisait face au bureau, le blason de Féerie apparaissait une nouvelle fois, s’imposant à la vue de tous par ses couleurs vives, trois roses étonnamment tissées de vert entouraient une licorne dressée sur ses pattes arrières.
-Alors, ces nouvelles? Ajouta-t-il en martelant la table du bout de ses ongles pointus.
-Eh bien… c’est-à-dire…
Anthony tremblait comme un fautif prit sur un fait avec lequel, en l’occurrence, il n’avait rien à voir.
-Anthony…
Edgar n’eut rien à ajouter, le silence qu’il laissait peser à la suite de ce simple nom en disait assez long.
Mais son attention ne se portait de toute manière déjà plus sur lui, concentrée sur sa voisine.
-La mission est accomplie, seigneur.
-Vraiment?
-Elle oublie un détail, seigneur…
Cette remarque fut suivi d’un gémissement étouffé, la fille bottée venait d’écraser le pied de son voisin sans aucune délicatesse.
-Absolument pas, répliqua la jeune fille en lançant son regard le plus noir à Anthony. Elle est morte, c’est ce que vous vouliez, non?
-Mais?
-Elle s’est fait prendre. Répliqua Anthony qui ressentait soudainement moins de scrupule à exposer les faits.
-Je ne me suis pas fait prendre. J’ai juste… rencontré quelqu’un. Et j’ai dû partir.
-Et le corps?
Le ton d’Edgar semblait se glacer un peu plus à chaque question.
-Laissé sur place… répondit-elle, alors que sa voix se faisait soudainement plus faible.
Les ongles d’Edgar s’enfoncèrent dans le hêtre dans un crissement menaçant.
-Je vois… Et la rencontre?
-Je ne sais pas… Je n’ai pas pris le temps de…
-Inconsciente.
Son ton était incroyablement neutre. Et d’autant plus effrayant.
Il poussa un large soupir, bien que son visage ait gardé une expression profondément détendue.
-Il semble que je vais devoir m’en charger, donc…
Anthony transpirait quand la jeune fille semblait soulagée. Il le connaissait mieux qu’elle.
-J’espère seulement que cela ne contrariera pas nos projets…
-Cela ne dépendra que de Gabriel. Affirma la jeune fille d’un ton excessivement confiant.
-Il vaudrait mieux.
-Ne vous en faites pas…
Elle retira ses bottes qu’elle déposa sur la table.
-…ça va marcher.




Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://feery-tales.actifforum.com
Nathaniel
La rébellion
La rébellion
avatar

Messages : 349

Feuille de personnage
Votre âge: hum...
Votre devise: Tout vient à point à qui sait attendre...
Race: Humain/Humaine

MessageSujet: Re: Les ailes arrachées   Lun 1 Oct - 15:25


Chapitre II : Le prince charmant



"Le Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés ; peu d'éloquence, beaucoup d'amour."

-Charles Perrault, La belle au bois dormant.

J'étais tombée à genoux, sous l'effet de la douleur, les jambes dans le froid. Tout était blanc, l'horizon immaculé se confondait avec le sol enneigé, on ne savait plus où commençait le ciel, où se finissait la terre. J'étais au milieu d'un univers crayeux, que je tâchais lentement de vermeil. La douleur s'emparait progressivement de tout mon corps, le moindre de mes mouvements était un supplice. Dans cet infini laiteux, je ne distinguai plus qu'une chose, la figure sombre de Nathaniel, qui s'extrayait du paysage, s'éloignant progressivement de moi, la démarche lente, comme s'il avait déjà tout oublié.
-Nathaniel!
J'avais voulu hurler, mais à la place, ce fut une sorte de son un peu rauque et à peine audible qui s'échappa de ma bouche. Je n'avais plus la force de crier, chacun de mes mouvements enfonçait un peu plus la dague au creux de ma poitrine. J'en pleurai de douleur.
Il ne se retourna pas vers moi. Il s'était arrêté, cependant, comme s'il attendait que je fasse enfin ce que j'avais hésité à faire plus tôt. Même si je ne voyais pas son visage, j'étais certaine qu'il souriait. Comme toujours.
-Salaud! ai-je eu encore la force de m'exclamer, tandis que je pointai mon revolver sur lui d'une main tremblante.
Je dus tirer quatre fois en tout avant qu'il ne s'effondre enfin. Deux balles ne l'attinrent pas, la troisième vint se loger dans sa cheville gauche, la quatrième avait traversé sa colonne.

Comment penser que l'on puisse mourir sur des mots si peu relevés? Comment imaginer finir sa vie ainsi, allongé dans le froid, au milieu d'une neige devenue rouge, une dague plantée au milieu des côtes? On m'avait si longtemps préservé de l'idée même de la mort qu'il ne me serait jamais venu à l'idée que ma vie finisse ainsi. Bêtement. Sur une réplique insultante et grossière, sur un accès de haine, puis de soulagement. La neige avait glacé mon cerveau et brûlé ma plaie. Et c'était fini.
C'est tout.

Ce qu'il faut savoir, c'est que mon histoire est arrivée de la façon la plus stupide qui soit. Et uniquement parce que, pas une seule fois, je n'ai fait le choix qu'il fallait. Je pourrais ne pas regretter ce qui m'est arrivé, mais ce serait idiot, comment ne pas regretter alors qu'on est en train d'agoniser au milieu des flocons?

Mon histoire est donc une histoire idiote, dont je suis l'héroïne, de toute évidence, le terme "héroïne" signifiant ici : pauvre chose naïve et insignifiante qui se prend fatalement tout en pleine figure. Pour m'auto-introduire, je dirais que j'étais certainement la personne la moins disposée au monde à marquer le moindre esprit. D'une, je n'étais pas particulièrement belle, mes ablutions quotidiennes se limitaient à des bains dans l'eau salée et trouble de l'océan, mes cheveux étaient longs, gras, emmêlés, d'un blond qui semblait se ternir un peu plus chaque jour. Comme je n'aimais pas sourire, j'avais toujours l'air morose et peu avenante, j'étais aussi fine et plate qu'une feuille d‘arbre, et pour couronner le tout, j'étais plus petite que la moyenne. De deux, je n'étais pas vraiment intelligente, n'ayant jamais bénéficié de la moindre instruction. Je n'étais pas courageuse non plus, et surtout, j'avais commis la terrible erreur de n'être jamais joyeuse.
Ce n'était pas faute d'essayer, pourtant, mais l'enthousiasme était une chose qui demeurait résolument étrangère à mes yeux. Il paraissait que ce n'était pas une chose normale, et que mes parents devaient me guérir de mon inexcusable mélancolie, mais quoi qu'ils tentèrent de faire, mon visage demeura définitivement taciturne. Je l'aimais bien, ma vie, pourtant. Même si on était pauvres et qu'on dormait sur de la paille. On ne connaissait au moins ni le danger, ni la peur, ni la douleur, et encore moins cette chose étrange qu'est la mort.

Je suppose que tout a commencé le jour où la lettre de Victoria fut glissée sous notre porte. Victoria était ma plus jeune sœur. Douze ans, et un sourire adorable à vous faire regretter de ne pas savoir gérer convenablement le mouvement de vos lèvres... La lettre de ma sœur était une lettre d'adieu. Elle partait. Comme la plupart des gens finissaient par partir, quelque part à l'autre bout de l'océan, là où il était impossible de la rejoindre.

J'aurais sans doute dû préciser que nous vivions à Féérie, un monde de princes charmants et de crapauds miraculés. Féérie est une île immense, encerclée par un océan dont on atteint jamais le bout. Si par miracle on l’atteint, l’on en revient jamais, tant les contrées qui s'y trouvent sont (du moins c'est ce qu'ils disaient, et c'est ce que je pensais) merveilleuses. En y réfléchissant, les choses auxquelles ont m'avait fait croire étaient truffées d'incohérences, parfois si flagrantes que je me demande comment je faisais pour ne me rendre compte de rien. On ne voyait jamais des gens de l'autre bout de l'océan s'égarer par chez nous, et pourtant, de nombreux féeriens finissaient leurs vies là-bas, et se mariaient. Victoria aussi allait se marier, et même à Féérie, où le mariage était de mise dès l'âge de quatorze ans, elle était trop jeune pour ça. À mes yeux plus encore. Beaucoup parvinrent à ne pas se formaliser de ce léger écart, pour eux (mes parents en tête) la situation n'exigeait rien d'autre que de se réjouir... Evidemment.

On me privait donc de ma sœur, et pour une raison qui m'échappait et à laquelle je ne songeai même pas, je savais que je ne la reverrais jamais. Cette lettre était arrivée à point nommé, elle donnait enfin une raison à mon absence de sourire, je ne sais pas si c'était un prétexte ou non, j'aimais ma sœur, j'avais été surprise.
Et de toute évidence, cette histoire me travaillait.

Deux jours plus tard, je fis la connaissance de Gabriel. Tout le monde à Féérie savait qui il était, même moi, en dépit de toute l'indifférence que je pouvais accorder aux choses du monde. Cela dit, je ne l'avais jamais rencontré avant ce jour.

C'était une journée ensoleillée, comme elles l‘étaient souvent, à Féerie. Pour une raison qui, m'échappait alors, Gabriel, le prince de Féérie, avait décidé de faire sa promenade quotidienne dans les environs. J’étais en train de travailler aux champs quand j'ai entendu le trot d'un cheval. Je ne m'y suis pas intéressée tout d'abord, ce n'est pas comme si nous manquions de cavaliers, dans les environs. Je m'étais contentée de poursuivre mon travail, plus ou moins consciencieusement, jusqu'à ce qu'il me soit définitivement impossible d'ignorer la présence du cavalier puisque celui-ci était descendu de sa selle et était venu s'adresser à moi.
-Désolé de vous déranger... Vous sauriez où je pourrais trouver une auberge?
Je l'observai un moment, dubitative.
-à cette heure-ci?
Il haussa les épaules tout en m'adressant un sourire un brin gêné. La première réflexion que je ne pu m'empêcher de me faire en le voyant fut qu'il était... Eh bien... charmant. Son sourire était à la fois simple et séduisant. En plus de ceci, il était beau, ce qui ne gâchait rien, l'ovale de son visage était encerclé d'une cascade de chevelure brune qui glissait jusqu'à ses épaules, peut-être était-ce du fait de toutes ces années d'éducation, de maintien obligé... quoi qu'il en soit, sa carrure imposait un certain respect, en dépit de ce que son expression faciale semblait signifier, à savoir qu'il n'était finalement personne en particulier.
-C'est que nous avons fait beaucoup de chemin pour arriver ici. Ma monture aurait besoin de se reposer... et moi aussi. avoua-t-il humblement.
Je n'insistai pas, pour quoi faire?
-Oh... alors il vous suffit de continuer tout droit, à gauche vous verrez un...
-Je m'appelle Gabriel. m'interrompit-il sans raisons.
Je fronçai les sourcils, assez perplexe.
-Euh. Enchantée...
Le sourire du prince s'élargit plus encore... Je ne l'aurais pas cru possible. Je crois que c'est à partir de ce moment-là qu'il m'inspira ce sentiment infondé de rejet. Il était ce que je n'étais pas, il rayonnait de bonheur, et semblait esquisser le dessein d'étendre son aura jubilatoire jusqu'à moi. Sans le moindre succès.
-Pourrais-je avoir le plaisir de connaître votre nom?
En prononçant ces mots, il avait délicatement prit ma main dans la sienne.

C'était donc ça... C'était comme ça que c'était supposé se passer, c'était comme ça que ça se passait toujours... Sauf que quelque chose n’allait pas. J'avais beau trouver à ce prince toutes les vertus du monde, je ne sentais qu'un certain vide à le voir à mes côtés, teinté d'un agacement inexplicable. Pourtant il était là, ça ne pouvait logiquement être que lui, puisque c'était toujours comme cela que les choses se passaient. C'était lui, ma fameuse âme sœur. Etrange. Et ce vide, c'était de l'amour? ... Que j'étais bête. Gabriel semblait cerner le trouble qui m'envahissait, sans doute parce que je n'avais jamais été très douée pour dissimuler mes émotions, toujours est il que sa main avait soudainement serré la mienne un peu plus fort, dans ce qui ressemblait à un excès de confiance que je ne savais détromper par le moindre mouvement.
-C'est... Eleonore. finis-je par articuler après un moment d'hésitation.
-C'est un nom ravissant.
Il s'amusait à faire glisser lentement ses doigts entre les miens. Etait-ce normal que je n'y trouve rien d'agréable? Etait-ce normal que je trouve cela étrange? Je voulais disparaître. Comme pour m'éviter de penser, je décidai de fixer mon attention sur le cheval qui profitait de ce flirt singulier pour brouter à son aise. C’est là que j’aperçu ce que je n’avais étonnamment pas remarqué plus tôt. Gravé dans la selle, de telle sorte que personne ne puisse l’ignorer, brillait le blason de Féérie. À cette vue, j’eu sans le vouloir un mouvement de recul qui sembla décevoir quelque peu mon prince.
-Vous êtes Gabriel?
-Je viens de vous le dire...
-Le prince de Féerie?
-Ah... suite à cette réflexion, Gabriel se redressa, l’air un peu suffisant. Eh bien oui.
Je m’inclinai immédiatement, mal à l’aise.
-Je suis confuse... Je ne vous avais pas reconnu.
-Ne le soyez pas.
Sa main avait récupéré la mienne aussi vite que je m’étais appliquée à la quitter.
-Moi je vous ai reconnu... ajouta-t-il. Je vous ai si longtemps cherché... Je vous ai cherché avant même de m’en rendre compte.
Je crois que même à l’époque, j’avais réalisé ne serait-ce qu’un peu la mièvrerie de ces propos.
-Ce n’était pas une auberge que vous cherchiez?
Le sourire de Gabriel s’effaça un peu. De toute évidence, ma réaction ne correspondait pas à ses attentes. Il reprit très rapidement contenance malgré tout.
-C’est vrai. Vous accepteriez de m’y conduire?
Comment refuser? C’était le prince. On obéit aux princes. C’était mon « âme sœur », on obéit à son cœur. J’acquiesçai donc. Et nous nous rendîmes tous deux, dans le plus gêné des silences, jusqu’à l’auberge.

Notre traversée du village ne se fit pas sans en surprendre et en faire jaser plus d’un, à croire qu’il n’y avait que moi dans tout Féérie pour ne pas reconnaître son prince au premier coup d’œil. les villageois s’inclinaient sur son passage dans un silence respectueux, mais à peine les avions nous dépassé de quelques mètres qu’il me semblait entendre leurs chuchotements aussi distinctement que s’ils avaient été prononcés à mon oreille. À l’inverse, Gabriel avait l’air à son aise, il devait avoir l’habitude... Mais ce n’était pas mon cas... et j’en ferai bientôt les frais.

La première à me le faire comprendre fut Anna, ma sœur (car oui, j’avais deux sœurs...). Elle m’avait attendu, le regard sévère, adossée à la porte de la ferme, les bras croisés.
-Tu aurais pu m’avertir. Tout le village parle de ta petite promenade avec le prince Gabriel.
Elle tentait d’afficher un sourire un peu détaché, mais l’amertume qui se laissait entendre dans chacun de ses mots me fit comprendre que la nouvelle ne lui plaisait que très moyennement.
-Sans blague! répliquai-je tout en me pressant d’entrer à l’intérieur. J’appréciai la discrétion et l’anonymat, cette situation ne me convenait pas du tout.
Anna ne comptait pas lâcher le morceau de sitôt, elle me suivit dans toute la bâtisse délabrée, et ce jusqu’à ce que je me décide à m’assoir sur l’une des tables de la pièce miteuse et étroite qui nous servait de salle à manger. Elle s’assit en face de moi, l’air inquisiteur.
-Raconte moi!
-Il n’y a rien à raconter... C’était... juste étrange.
Anna fixait le mur de bois pourrissant, évitant soigneusement mon regard. Même dans ses attitudes, Anna me ressemblait beaucoup. Elle et moi étions des sœurs jumelles, et personne n’aurait pu ne pas le remarquer, nous avions les mêmes cheveux d’un blond terne, la même silhouette squelettique, les mêmes yeux verts, les mêmes attitudes. Elle souriait seulement un peu plus que moi.
Quoique en l’occurrence, son visage était fermé. L’illusion était parfaite.
-Je ne plaisante pas, Anna, c’était juste... Inattendu et…étrange.
Anna ne me regardait toujours pas.
-D’abord Victoria, puis toi... Vous me laissez tomber...
Je fixai un moment ma sœur sans rien dire. Je lui aurais cédé ma place avec tant de bonheur… Sans doute aurais-je dû trouver les mots pour la consoler. Mais je n’ai jamais connu les mots qui consolent.
-Ne t’alarme donc pas comme ça, il ne s’est rien passé du tout.
-Vous vous teniez la main!
-Il me tenait la main.
- En quoi est-ce différent?
J’haussai les épaules.
-ça n’a pas de sens.
-En tous cas, fit ma jumelle en me regardant enfin, s’il n’y a vraiment rien, c’est que tu es stupide.
-Je te demande pardon?
-Qu’est-ce qui ferait de toi une princesse, à ton avis?
-Une augmentation de mes capacités à courir après les batraciens?
Anna se leva de sa chaise après avoir poussé un large soupir.
-Pourquoi est-ce que je m’obstine à vouloir te parler?

Je crois que c’est à partir de ce moment-là que la brèche a commencé à s’ouvrir, et dès lors, elle ne devait qu’augmenter.

Le mariage était l’une des valeurs les plus fortes et les plus importantes de Féerie. L’enfance d’un féerien ne se déroulait que dans la perspective d’un mariage futur, et toute féerienne qui avait trouvé mari renonçait , avec bonheur, semblait-il, à son existence propre au profit d’une existence double, puis plurielle. Elle divisait son cœur, en donnait une partie à chaque être de sa nouvelle famille et n’en gardait pas pour elle. C’était comme ça, et j’étais certaine que je ne dérogerais pas à cette règle. D’ailleurs, pour une jeune fille à marier, je me faisais déjà plutôt âgée... A croire que ma figure maussade ne pouvait que faire fuir tout potentiel prétendant (avant la veille). On nous supposait maudites, ma sœur et moi.... Anna en souffrait plus que moi encore, et le mariage de Victoria avait porté le coup de grâce à ma jumelle... ça et ma rencontre avec Gabriel.
On avait instauré une tradition pour tous ceux qui se mariaient à l’autre bout de l’océan, et pour ceux qui ne pouvaient s’en réjouir que de loin. Quiconque le voulait tissait des couronnes de roses blanches, et les laissait flotter à la surface de l‘eau. Elles étaient supposées rejoindre Victoria. Dans le village, elle était très appréciée, la majeure partie de la communauté s’était jointe à cette cérémonie de l’absence, en bordure d’océan. L’eau se teintait progressivement de blanc. Les roses se mêlaient à l’écume tandis que le soleil couchant déposait à la surface des milliers d’éclats nocturnes. Tout était silencieux, on entendait que le son des vagues. Le tableau bleuté qui s’exposait à mon regard fit poindre au coin de mes yeux de légères larmes que j’essuyai d’un revers de manche. A bien y réfléchir, ce cérémonial avait quelque chose de malsain... et de plus morbide encore. Mais à ce moment là, je n’y pensais même pas... Je songeai seulement que le soleil devait se lever là-bas, chez elle, et qu’elle était beaucoup trop loin.

-Félicitations pour votre sœur.
C’était la voix de Gabriel, qui venait m’extraire de ma rêverie.
-C’est vous... remarquai-je d’un ton sans timbre. Qu’est-ce que vous faites là?
-Il n’y avait plus personne à l’auberge. Je me demandais ce qui se passait. Si j’avais su que votre sœur se mariait, je vous aurais félicité hier, déjà.
-C’est elle qui se marie, pas moi.
-Certes..
Il eut l’air un peu mal à l’aise... il me lançait constamment des regards en biais que j’évitais de croiser. A ce moment là, déjà, il m’inspirait un peu de pitié, il y avait chez lui quelque chose d’à la fois adorable et agaçant. Je crois bien qu’il m’aimait. Le pauvre...
-Je suis heureux de vous revoir. osa-t-il prononcer après un long silence.
Je ne répondis pas tout de suite, mon regard fixait obstinément les couronnes de rose, assez loin à présent pour se confondre avec les étincelles lunaires qui flottaient sur l’océan. Je ne voulais pas répondre, mais il le fallait bien.
-Moi aussi.
Cette simple réponse fit briller sur le visage de mon interlocuteur un gigantesque sourire.
-Ecoutez...
Une fois de plus, il m'avait pris la main.
Ce n'était pas approprié... Dans un élan de ressentiment, je m'écartai de lui, je me moquai bien qu'il cesse de sourire.
Je sentais le regard d'Anna me brûler l’échine quelque part derrière moi.

Un raclement de gorge dans notre dos vint nous libérer de la gêne soudaine qui s'était immiscée entre nous. D'un seul geste, nous nous étions retourné.
C'était la première fois que je rencontrai Anthony.
Encore quelqu'un d'entièrement étranger au village... Ce qui m'avait directement marqué, plus encore que son étrange allure, courbée et aplatie, et que son accoutrement singulier, c'était ce regard à la fois sombre et fuyant qui s'était animé, pour l'occasion, d'une lueur quelque peu effrayée.
-Maître... de toute évidence, il s'adressait à Gabriel. Il s'était incliné si bas que son nez parut toucher ses orteils... Vous devriez rassembler vos affaires, votre père n'attend pas...
Gabriel regarda successivement celui qui semblait être son valet et moi.
-Bien... finit-il par dire... je reviens! ajouta-t-il à mon intention, comme si je m'en souciais.
Une fois qu'il se fut éloigné, Anthony se rapprocha de moi, et s'adressa à moi avec une familiarité étonnante, comme si nous nous connaissions depuis toujours, et sans doute fallait-il que nous nous connaissions depuis toujours pour que son message gagne un semblant de sens.

-Je n'ai pas de conseil à vous donner...
Je fronçai les sourcils. Quel intérêt y avait-il à me le signaler, alors?
-... mais à votre place, je m'écarterais de tout ça tant qu'il est temps.

C'étaient les premiers mots qu'Anthony avait partagé avec moi, il avait placé notre rencontre sous le signe de la singularité, comme s'il voulait que je m'en souvienne, sans doute parce qu'il fallait que je m'en souvienne. Mais moi, là, au milieu du froid, du rouge et du blanc, je ne l'ai évidemment pas écouté..



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://feery-tales.actifforum.com
Nathaniel
La rébellion
La rébellion
avatar

Messages : 349

Feuille de personnage
Votre âge: hum...
Votre devise: Tout vient à point à qui sait attendre...
Race: Humain/Humaine

MessageSujet: Re: Les ailes arrachées   Lun 1 Oct - 15:26


Chapitre III : Le plus beau jour d'une vie



"Vous savez que, quand j'étais bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, je prenne aujourd'hui une décision que je n'ai pu prendre dans ce temps-là ?
Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais."

-Charles Perrault, Riquet à la houppe.

Tap. Tap. Tap. Le même tapotement, simple et régulier, le mouvement continu de ses ongles qui un à un venaient tomber sur le même barreau. Tap. Tap. Tap. Un rythme soutenu, sans aucune dissonance, à aucun moment, comme une partition qu'il aurait consciencieusement révisé encore et encore. Tap. Tap. Tap. Et sans jamais s'en lasser. Encore trois petits "tap" harmonieux, puis un moment de silence, comme orchestré lui aussi, un profond soupir, et trois "tap". et ça recommençait. Puis il se lassait, il regardait autour de lui, mais autour de lui, il n'y avait rien à voir, il n'y avait que les ombres, la moisissure. Il n'y avait rien de plus harmonieux, de plus tempéré à cet endroit que le glissement de ses doigts sur le barreau de sa cage, que ce rythme soutenu. On ne voyait que du noir, on ne sentait que l'urine et le moisi, on ne goûtait que des plats sans saveur, on ne touchait que de l'humide et du rugueux... Alors on écoutait ces trois "tap", et quelque chose prenait sens dans ce monde délaissé par l'harmonie elle-même. Puis soudain, il brisa l'ordre auditif, sa voix, amusée, rauque de ne pas assez parler résonna en lieu et place des trois "tap", et ce monde redevint un chaos miniature.
-On s’ennuie!
Une voix aussitôt lui répondit, la symphonie harmonieuse se mua en duo désenchanté.
-C’est pas mon problème.
C'était une voix masculine, sèche, un grommellement, un hurlement d’ogre, sans miel ni mélodie. Leurs pupilles se défièrent un moment. Le gardien fit glisser une assiette remplie d’une mixture aussi indescriptible qu’inapétissante dans la cage. Son occupant la zieuta un instant sans chercher à y toucher. Les yeux du gardien l'avaient quitté depuis longtemps, mais pas ceux du prisonnier, qui continuait d'observer son interlocuteur d'un instant, le regard animé d'une lueur malicieuse.
-ça pourrait le devenir…
Un sourire malsain venait de s’inscrire sur son visage. Finie la mélodie... Il l'avait gâché, de toute façon... D’un geste rapide, il agrippa le poignet du gardien avec force, il attendit, patiemment, qu'il revête une légère teinte violacée. De sa main libre, le gardien tapait du poing contre les barreaux, incapable d'atteindre sa victime. Puis il y eut ce bruit sec. Il avait retourné le poignet du gardien jusqu'à entendre les os craquer. De son autre main, il serra alors son cou avec violence. Son sourire s’agrandissait à mesure que sa victime suffoquait. Ses yeux s’élargirent, fixant ceux de son agresseur, toujours habités par un désagréable pétillement. Il ne disparut pas quand le gardien tomba à genoux, le cou rouge orangé, déjà presque mort. Sa tête se cogna contre le fer d’un barreau qui imprima un creux profond au milieu de son crâne qui virait au rouge vif. Il tenta de respirer plusieurs minutes, puis abandonnant de lui-même, il tomba au sol, les yeux grand ouverts.
Le prisonnier prit une grande inspiration en rejetant sa tête en arrière, le sourire radieux.
-ça devient intéressant.
Enfin...


-Eleonore!
Anna tambourinait à la porte de ma chambre comme si sa vie en dépendait.
Je me réveillai, un oeil après l’autre. Le regard flou, je fixai un moment le plafond. Une atmosphère étrange semblait prendre plaisir à s’appesantir tout autour de moi. Des commérages, des cris, des rumeurs me parvenaient depuis la fenêtre ouverte. Une agitation inhabituelle semblait bouleverser tout le village, des ordres étaient braillés, les murmures se faisaient si nombreux qu’ils finissaient par ne former qu’une seule et immense voix. Je me redressai, jetai un rapide coup d’œil dehors. Sur la plage, un rassemblement inhabituel. Quelques uns couraient, d’autres discutaient vivement, mais je ne parvenais pas à comprendre le sens de leurs conversations. Tous étaient vêtus de leurs tenues les plus somptueuses. On avait sorti les frusques des grands soirs, des grandes cérémonies… Avais-je omis un événement quelconque? Je détachai mon regard de la fenêtre et ouvrit à Anna.
-Qu‘est-ce qui se passe? Marmonnai-je en m'aplatissant les cheveux du plat de la main.
Un seul coup d’œil à ma sœur me suffit à comprendre que j'avais vu juste. Il se passait quelque chose d’inhabituel. Voire d’exceptionnel. Le sourire d'Anna s'étalait d'une oreille à l'autre... Joyeux lendemain de deuil dissimulé. Elle avait mis sa robe rose, celle que l’on considérait comme la plus belle car il en débordait le plus de dentelles et de froufrous superflus.
-La visite de la famille royale!
Les yeux d’Anna pétillaient tandis que je baillai à m’en décrocher la mâchoire. La famille royale. Encore eux.
-Vraiment?… Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici?
-Je ne sais pas… mais Gabriel sera également là.
Je me sentis blanchir. Oh non...
-Génial…
Le sourire d’Anna était à la fois espiègle et malsain.
-Tu ferais mieux de t’habiller avant qu’ils n’arrivent.
J'haussai les épaules.
-Je doute que ça leur fasse quoi que ce soit.
Je cherchai malgré tout la tenue la plus présentable de ma garde-robe, ce qui était cela dit aisé, la garde-robe étant minuscule et le nombre de vêtements « présentables » en ma possession, si du moins il y en avait, plus que risible.
La rumeur s’amplifiait un peu plus à chaque minute au point que je commençai à penser que tous ces bruits allaient me crever les tympans. Je ne prenais pas part à toute cette agitation , je m'en sentais complètement étrangère. et pourtant, j'étais certainement la plus concernée, et je ne l'ignorai pas complètement alors. Une fois habillée, je quittai ma chambre. Mes parents, en bas des escaliers, droits comme des piquets, l’air un brin angoissé, m’attendaient, apparemment.
-C’est tout ce que tu as trouvé à te mettre? Questionna sèchement ma mère en m'observant de haut en bas.
-Pourquoi, tu as l’intention de m’acheter quelque chose d’autre? Ironisai-je.
Ma robe était tâchée, trouée par endroit, et elle avait perdu le ruban qui devait lui faire office de ceinture si bien qu’elle me donnait une étrange allure rectangulaire, mais malgré tout, c’était toujours ce que j'avais de mieux à me mettre.
-Bientôt tu en auras les moyens.
Maman s'approcha de moi, détachant sa propre ceinture pour la serrer autour de ma taille.
-Au risque de me répéter.. Qu’est-ce que ça peut leur faire? demandai-je d'un ton un peu sec.
Il était bien plus facile d'ignorer l'évidence.
-Tu n’as donc pas deviné ma chérie?… C’est pour toi qu’ils viennent.
J'avais plus ou moins deviné, bien sûr. C'était Gabriel. C'était de nouveau Gabriel. Il ne me lâcherait jamais... Enfin…
-Tu as dû faire une très bonne impression au prince Gabriel, hier. Constata mon père. Il a fait venir toute sa famille rien que pour toi.
-Et tu nous fera honneur, n’est-ce pas?
Le ton de maman avait quelque chose de menaçant.
Je baissai les yeux.
-Il faudra bien.

La famille royale ne s’était jamais aventurée dans le village de Piqiiel, pourquoi l’aurait-elle fait? Ce petit village n’avait rien de particulier. Il était minuscule, ne comportait qu’un nombre minime de commerces peu fructueux, n‘avait jamais accueilli quiconque dont la vie fut mémorable. Il n’était pas particulièrement beau, un simple village en bordure d’océan, aux maisons colorées et sans harmonie. Il faisait toujours froid, à cause de l’eau… mais c'était à Piqiiel, cependant, que j'habitai, et cela suffisait au bonheur d’un prince un peu naïf.
Ils étaient arrivés en grande pompe, l’escorte qui accompagnait la famille royale représentait le double des habitants du village. Ils étaient venus à bord d’un carrosse immense, d’une blancheur éclatante, sur lequel les rayons de soleil rebondissaient pour se répandre tout autour de lui. Ils étaient escortés par des dizaines de cavaliers, et quelques fées qui brandissaient leur baguette vers tous les curieux qui s’approchaient d’un peu trop près de la famille. Le carrosse parcourut sa route à travers le village, indifférent à la foule qui cherchait inlassablement à découvrir un visage, à obtenir un mot sur les raisons de cette visite exceptionnelle. Il s’arrêta pile devant la masure de bois, l’une des plus misérables. Ce fut le roi Edgar qui en sortit le premier. Et le silence suivit son apparition, exigé sans un mot par l’aura impressionnante qu’il dégageait. Ce fut lui qui toqua à la porte de la masure, du plat de son index, suivi de près par sa femme, qui jetait des regards hautains tout autour d’elle, vraisemblablement agacée par cette visite de courtoisie, et par Gabriel, qui, à l’inverse semblait rayonner d’un bonheur incommensurable. Ce fut ma mère qui ouvrit la porte, déjà inclinée avant même que son regard ne se soit posé sur ses royaux invités.
- Vous faites un immense honneur à notre foyer.
-C’est peu de le dire. Commenta la reine en jugeant du regard l’intérieur modeste de son hôte.
Maman les conduisit jusqu’à la pauvre pièce qui nous tenait lieu de salon, là où nous avions tous été obligés de nous rendre, et où nous attendions, debout, puisque les chaises étaient réservées aux arrivants. Et sur nos visages, anxiété, fascination… ou simple gêne.
-Eleonore!
À l’instant où les yeux de Gabriel se posèrent sur moi, son regard s’illumina. Effrayant. Il se précipita vers moi dans un élan incertain, qu’il refreina au dernier moment tandis que je retenais un mouvement de recul.
Enfin, une fois l’instant de l’hésitation passée, il me baisa la main. Le large sourire qui s’étalait sur son visage lui donnait un air profondément idiot.
-… Quel plaisir de vous revoir!
-Le plaisir est partagé. répondis-je sans en penser mot.
-Je sais… Enfin, je veux dire, vraiment je…
Gabriel ne trouvait plus ses mots, son sourire lui dévorait la moitié du visage si bien que je m’interrogeai sur la façon dont il parvenait encore à articuler ces quelques mots.
Avant même d’avoir eu le temps de réfléchir à une nouvelle réponse à la fois onctueuse et mensongère, le prince avait posé son genou droit au sol, et m’observait d’en bas avec des yeux d’amoureux transi.
-Je sais que je ne me trompe pas. Pour moi, tout est très clair, je te veux à mes côtés pour le reste de ma vie.
-Humm… heu.
-Tu veux bien m’épouser?
Il tira de sa poche une bague toute faite d’or et de diamants. Elle n’était pas spécialement belle, et avait l’air trop petite. Je pouvais sentir le regard brillant et brulant d’Anna derrière mon épaule comme si celui-ci lui lançait des éclairs vifs à m’en transpercer l’omoplate. Quelques étoiles s’étaient également allumées dans les yeux de mes parents, qui se tenaient l’un à l’autre la main avec une certaine émotion. Ce spectacle avait quelque chose d’à la fois poignant et agaçant. Toutes les pupilles convergeaient vers ma petite personne, qui bien loin de s’en sentir flattée, aurait mieux voulu s’enterrer six pieds sous terre et ne reparaître à la surface qu’une fois l’assurance faite que mon prince y était à son tour. Je ne répondis pas. Le sourire du prince avait tendance à se transformer en grimace à mesure que le temps passait et que sa position inconfortable le rendait susceptible à une soudaine saute d’humeur.
-Oh… bien… je…
Le regard que maman me lança était si glacial que je me sentis frissonner.
-Je suppose, oui…
Gabriel fronça les sourcils.
-Tu… supposes?
-Je veux dire… oui. Oui…
Gabriel rayonna. Je lui tendis une main au bout de laquelle il fit glisser l’anneau d’or. Il se redressa et me serra si fort dans ses bras que je crus étouffer. Cette étreinte avait quelque chose d’agréable, peut-être parce que le bonheur que le prince avait à me sentir dans ses bras semblait étrangement communicatif… mais en même temps, j’avais l’impression d’étouffer entre ces bras tout fins et un peu tremblants, ou du moins de ne pas être là où je devrais.
Le reste ressembla à un rituel mondain qui s’accomplissait dans un automatisme tel qu’il semblait échapper à tout le monde. Je rejoignis maman et Anna, qui échangèrent quelques répliques enthousiastes au sujet de la bague que j’avais au doigt, et d’un ton expéditif et indifférent, Edgar établit le programme des festivités qui devaient avoir lieu la semaine suivante.
L’annonce fut faite officiellement dans tout le village dès le départ de la famille royale. La jeune Eleonore allait se marier, seulement deux semaines après le mariage de la cadette, Victoria. Et surtout, elle se mariait au prince de Féérie. La nouvelle en étonnait plus d’un, moi la première.


-C’est comme une tradition, cette robe. Ma mère l’avait déjà porté avant moi.
Je me tournais et retournais face au miroir. C’était une robe blanche et vaporeuse. Volumineuse et arrondie, j’avais l’impression qu’on m’avait collé un nuage difforme sur le corps, sans doute en partie parce que j’étais bien plus petite et menue que ne l’étaient celles qui l’avaient porté précédemment. Je grimaçai en observant le résultat. On aurait dit que mon corps était parcouru de cascades laiteuses, ce qui avait pu sembler élégant sur ses précédents possesseurs me donnait un air informe et inesthétique. La reine l’avait également remarqué, elle tournait autour de moi, m’observant sous tous les angles, comme si elle cherchait celui d’où enfin sa future belle-fille ressemblerait à quelque chose.
-Bon… Il faudra quelques retouches, bien sûr. Mais nos fées sont d’excellentes couturières, vous serez ravissante, vous verrez…
-Je vous remercie… répondis-je, quoi que demeurant profondément sceptique.
Je m’observai encore un moment, dubitative, quand je sentis un poids étrange contre ma jambe qui me fit sursauter. Un chat venait de se faufiler sous ma robe.
-Ce n’est rien, c’est Pluto, notre chat. Me rassura la reine en prenant le matou entre ses mains.
C’était un chat noir et maigrelet, en le regardant de plus près, je vis qu’il n’avait qu’un seul œil. L’autre demeurait résolument fermé, marqué par une profonde cicatrice.
-Qu’est-ce qu’il…
-C’est une longue histoire.
Le chat s’extirpa des mains de sa maitresse pour s’enfuir plusieurs mètres plus loin.
-Je vais demander à Anthony d’amener la robe à repriser. Restez ici, je reviens!
Je regardais la reine s’en aller avec un certain soulagement. Tandis que je me changeai, mon regard s’attarda sur la pièce où je me trouvais. Je n’avais jamais vu de chambre aussi grande. Le lit qui s’appuyait contre le plus grand des quatre murs faisait au moins cinq fois la taille du mien, et était couvert de draps faits de tissus que je découvrais pour la première fois. Des tapis pourpres de toutes beautés masquaient un parquet de bois ciré, et les tableaux fixés aux murs portaient la griffe des plus grands peintres de l’époque. L’un d’entre eux attira plus particulièrement mon attention, sans doute parce qu’il était le seul à présenter un visage qui me soit étranger, chacun des autres tableaux représentant un membre de la famille royale. Sur ce tableau figurait une jeune fille d’une dizaine d’années, au visage fin et étrangement familier, sa longue chevelure brune encadrait son visage de boucles bien dessinées. Ses yeux bleu océans semblaient me suivre du regard où que je me tienne dans la pièce.
-C’est Bertille, la fille du seigneur Edgar et de sa femme. Expliqua une voix masculine vers laquelle je me retournai brusquement, un peu surprise.
C’était Anthony. Cet homme avait un profil caractéristique, celui du parfait serviteur, chaque fois que je le voyais, je ne pouvais m’empêcher de sentir un élan de compassion m’envahir, et plus encore à ce moment-là, en le voyant ainsi, dans l’encadrement de la porte, le dos courbé, la main appuyée sur la poignée... En dépit de la façon étrange dont il s’était adressé à moi.
-Je suis venu chercher…
-La robe, oui… Je l’ai laissé sur la chaise.
-Ah…
Anthony se dirigea vers la chaise et pris la robe dans ses mains.
-Anthony?
-Oui mademoiselle…
-Pourquoi n’ai-je jamais entendu parler d’elle, de Bertille…?
Anthony ne répondit pas tout de suite, semblant hésiter.
-Certainement parce qu’elle est morte. Lâcha-t-il finalement.
-Oh…
Je jetai un nouveau coup d’œil au tableau. Je comprenais mieux maintenant ce que j’avais pu trouver de familier à cette petite fille. Elle avait la même chevelure épaisse, le même sourire quiet et naïf que son frère. J’étais surprise qu’une telle tragédie ne soit jamais parvenue à mes oreilles, si lointaine fussent-elle à ce genre d’événements.
-C’était il y a dix ans, expliqua Anthony qui semblait ressentir ma curiosité. Elle était très fragile. La maladie l’a consumé.
-Je n’en ai jamais rien su…
-Comme beaucoup de gens. Le peuple n’a pas besoin de connaître ses dirigeants dans leur moments de faiblesse. Ils doivent être forts en toute circonstance, vous comprenez.
Son ton ne semblait pas convaincu.
-Je ne sais pas trop…
-Vous le saurez très bientôt, quoi qu’il en soit. Remarqua le serviteur en désignant de sa main libre la robe de mariée.
-Oui…
Je sentis mon estomac se serrer, être une princesse me paraissait une perspective de plus en plus éprouvante.
-Vous allez bien?
J’haussai les épaules. Anthony me lançait des regards soucieux.
-ça doit être le plus beau jour de ma vie, non?
-Vous ne voulez pas l’épouser.
C’était un constat. On ne peut plus vrai. Et douloureux. Je ne répondis pas. Qui était-il, exactement? Chacune des paroles qu’il prononçait résonnait à mon oreille comme autant d’avertissements.
-Je ne suis certainement pas de bon conseil… Mais si vous ne le voulez pas, ne le faites pas.
En prononçant ces mots, son teint palissait, comme s’il culpabilisait immédiatement de ce qu’il venait juste de dire.
-ça a l’air simple… Mais j’ai le sentiment d’être…
-…Emprisonnée?
Le regard d’Anthony sembla changer soudainement. Le mien non. Je ne pouvais pas comprendre, pas encore, ce que ce terme signifiait, et toute l’horreur qu’il pouvait bien représenter.
-Comment ça?
-Peu importe. Ecoutez… Vivre dans ce château, ça étouffe. J’en sais quelque chose.
-Sauf que tu es un domestique… Et que moi je serais une princesse.
Je me mordis la lèvre, c‘était sorti tout seul, et pourtant je ressentais malgré moi une certaine sympathie pour ce serviteur. Mais ce dernier ne semblait ni vexé, ni quoi que ce soit d’autre. Il avait l’air d’avoir l’habitude de refouler son agacement, quand bien même celui-ci pouvait être légitime.
-Vous avez raison, ça change tout. Se contenta-t-il de répliquer d’une voix faible.
Je pris place sur la chaise où ma robe était déposée plus tôt, laissant un large soupir s’échapper de mes lèvres, les paupières closes. Je frottais vivement le bout de mes doigts glacés sur mon front. Anthony avait tourné les talons, apparemment sur le point de s’en aller.
-Attends… lui sommai-je alors que sa main s’approchait de la poignée.
-Oui?
-Il se passera quoi si je refuse?
Un sourire étrange avait parcouru furtivement le visage de mon interlocuteur, comme un peu de mélancolie et de dégoût.
-Ceux qui refusent…
Il semblait réfléchir à la réponse à donner.
-…Personne ne refuse.
Et sur ces mots, il s’en alla, me laissant avec l’étrange impression qu’il était au fait de quelque chose, de quelque chose d’important. Et qui m’échappait totalement. Evidemment, c’était le cas.


La nuit était tombée depuis plusieurs heures. Je ne courais plus aucun risque. J’avais ouvert la porte de ma chambre le plus doucement possible. Les couloirs et escaliers étaient déserts. Les gardiens étaient trop occupés à faire le guet auprès des chambres des vrais individus royaux pour se soucier de moi. N’osant pas le moindre éclairage, qui aurait pu me faire repérer, je mesurai chacun de mes pas afin de ne pas tomber ou glisser. Je ne savais pas ce que j’allais faire. Retourner auprès de mes parents revenait à être reconduite ici à la minute… Mais je ne voyais pas d’autres solutions. Il était hors de question que je reste, j’avais ce pressentiment étrange, ce mauvais goût dans la bouche, qui m’assuraient que ma place n’était nulle part ailleurs… qu’ailleurs. Loin de ces gens. J’étais proche de la sortie. Je contenais mon souffle, prête à fuir les gardiens qui attendraient sans doute devant la porte. Mais avant que je n’atteigne la sortie, l’obscurité fut troublée par une unique lueur, accompagnée d’un ronronnement. En haut des escaliers, l’œil unique de Pluto était fixé sur moi.
-Pourquoi nous faire faux bond?
C’était la voix d’Edgar. Quelque part à côté de l’œil.
-Je… j’allais…
-Ici on ne fuit pas. L’interrompit le roi. Il n’y a aucune raison de fuir.





Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://feery-tales.actifforum.com
Nathaniel
La rébellion
La rébellion
avatar

Messages : 349

Feuille de personnage
Votre âge: hum...
Votre devise: Tout vient à point à qui sait attendre...
Race: Humain/Humaine

MessageSujet: Re: Les ailes arrachées   Lun 1 Oct - 15:28


Chapitre IV : L'île des soupirs



"Il était autrefois un pays où les nuits étaient sombres, et le ciel couvrait cette contrée comme un drap noir. La lune n'y sortait jamais, pas une seule étoile ne scintillait dans l'obscurité. Les ténèbres y régnaient comme à la création du monde. "

-Les frères Grimm, La lune.

-Je… voulais juste faire un tour…
-A cette heure-ci?
Le noir m’empêchait de distinguer l’expression de mon interlocuteur, mais il me semblait qu’il me fusillait du regard, même si sa voix avait quelque chose de mielleux, d’où ne s’échappait en apparence ni colère ni déception.
-Approche-toi…
Je remontai les marches que j'avais descendues plus tôt, docile, jusqu’à me trouver au niveau du roi.
-Seigneur, je vous promets… m’inquiétai-je en m’inclinant.
-Pourquoi a-t-il fallu que tu compliques les choses? M’interrompit Edgar, de toute évidence peu soucieux des excuses que je pourrais lui donner.
-Seigneur, je…
-Nous comptions t’offrir tellement. Vraiment.
Il caressa mon visage du bout de ses doigts fins. Je me sentis frissonner.
-Pourquoi refuser?
J’étais paralysée, je n’osai plus bouger, et à peine respirer. Comme si le contact des doigts glacés sur ma peau blanche m’avait statufié.
-J’ai conscience du privilège que vous m’accordez, mais… je ne me sens pas prête, c’est tout. Peut-être que si vous nous laissiez davantage de temps, à Gabriel et à moi…
-Sais-tu ce qui arrive à ceux qui refusent, Eleonore ? Interrogea Edgar, ignorant ces derniers propos.
Je fis non de la tête. Cette question me rappelait désagréablement celle que j’avais moi-même posé à Anthony quelques heures plus tôt.
-Personne ne le sait. Personne ne refuse. Tu sais pourquoi ? Parce que personne n’est obligé, personne n’est soumis, et les choix individuels font le bonheur de tous. Toujours. Parce que tout le monde agit en vue d’une harmonie générale, tu comprends ?
Il marqua une pause.
-Féérie apporte à tous ce dont ils ont besoin, ni plus ni moins. J’essaie d’être le meilleur monarque possible. Je veux que cela perdure, tu sais…
Je sentis les larmes me monter aux yeux sans comprendre pourquoi, j’avais l’impression d’être redevenue une gamine, réprimandée sévèrement pour une bêtise honteuse.
-Tu as peut-être besoin de comprendre.
Il déposa sa main sur mon épaule.
-Ne t’en fais pas, je vais t’aider.

Je n’avais pas vraiment compris comment j’en étais arrivée là, j’avais suivi Edgar avec la sensation d’être à demi inconsciente. Il m’avait conduite jusqu’à la plage, m’avait fait ôter mes chaussures, et m’avait sommé de marcher sur le sable mouillé, jusqu’à ce que mes pieds entrent en contact avec l’eau glacée, et je m’étais exécutée sans l'ombre d'un refus, extérieure à moi-même. Mes yeux s’étaient posés sur l’océan extrêmement calme, seulement animé par de fines vaguelettes qui brillaient sous l’effet de quelques éclats d’étoile. Sans que j’en sache l’origine, un frisson avait traversé tout mon corps.
-Il ne va pas tarder.
Je ne répondis pas, loin de vouloir aggraver la situation. Je tremblais de tous mes membres, et je savais que le froid qui me parcourait l’échine n’était pas le seul effet du vent frais qui venait continuellement me caresser la peau. Bien sûr, je m’interrogeai, mais je n’osais pas poser la moindre question. Ce ne fut pas nécessaire, finalement. Après quelques instants, je compris enfin à quoi Edgar faisait référence. Une vapeur épaisse s’était soudainement élevée au-dessus de l’océan. Bientôt, elle s’assombrit, devint plus compacte, jusqu’à se métamorphoser progressivement en une barque de bois noir. À son bord, un homme d’apparence très âgée, les cheveux gris et gras riait nerveusement.
-En route, petite!
Je jetai un coup d’œil à la barque, elle n’avait pas l’air très solide, puis mon regard se posa sur Edgar, qui m’invitait d’un geste de la tête à suivre le vieil homme. Je n’avais pas le choix, je montai donc à bord de la barque, certaine qu’elle allait s’effondrer sous mon poids. Sitôt assise, elle s’éloigna, à une vitesse impressionnante. Après quelques secondes, la plage n’était plus visible.
Les choses s’étaient produites si rapidement que je ne réalisai que progressivement ce qui m’arrivait.
Où m’emmenait-on ? Vers l’autre bout de l’océan, certainement. Je ressentis un léger pincement au cœur à cette idée. Peut-être verrais-je Victoria ? (Quelle idiote) Peut-être voulait-on seulement me rassurer ? Me montrer qu’elle allait bien, et que j'irai bien, moi aussi…
-Où est-ce qu’on va ? avais-je finalement osé demander au vieillard qui menait silencieusement sa barque, sans l’aide de la moindre rame.
-L’île des soupirs, répondit-il d’une voix semblable à un grognement.
-Oh… je grimaçai. Sympathique, comme nom.
Je n’y comprenais toujours rien. Résignée, je laissai la barque me conduire.
Le trajet fut infiniment long, des heures d’une route d’autant plus lassante que celui qui m’accompagnait ne lâchait mot.
Puis enfin, enveloppée de nuages, l’île apparut. C’était une île gigantesque. Elle formait un immense escalier de verdure, décoré de fleurs colorées et de statues de marbre, au sommet duquel s’élevait un château grisâtre, qui ne comportait quasiment aucune fenêtre.
-Bon voyage! Souffla le vieillard en m'invitant à quitter la barque.
Je m’exécutai maladroitement. J’eus un moment l’espoir que le vieillard me conduirait, mais à peine avais-je mis les pieds au sol, qu’une fois retournée, la barque avait disparu, et avec elle l’autre passager muet. Mes yeux se levèrent alors vers le château. L’endroit était magnifique. À mesure que je montais les marches qui menaient à l'édifice, je pus apprécier le parfum de ces fleurs géantes et multicolores que je n’avais jamais vues nulle part ailleurs, j’entendis le cri de quelques paons perdus parmi les feuilles. J’avais l’impression que chacune des statues m’observait, m’adressant quelques sourires confiants.
Puis j’arrivai devant la porte du château. Sans être vraiment différent de tous les châteaux que j’avais pu observer, celui-ci avait quelque chose de profondément inhospitalier. Avant que je ne cherche à ouvrir la porte, celle-ci s’était ouverte d’elle-même, sur une femme âgée, à l’air profondément sévère et hautain.
-Vous êtes la nouvelle recrue?
-Euh…
-Bien sûr, que c’est vous. Allez, entrez!
La femme m’emmena jusqu’à un salon circulaire, seulement éclairé de quelques torches, comme l’étaient toutes les autres pièces, dénuées de fenêtres. Tout était si sombre à l’intérieur que chaque pas nécessitait d’avoir été précisément calculé.
-Edgar ne vous a pas expliqué, n’est-ce pas?
-Rien du tout, acquiesçai-je.
-Charron non plus?
Je fis non de la tête sans être vraiment certaine de savoir de qui elle parlait. Le vieillard de la barque, sans doute…
-Bon…
La vieille femme m’arrêta sur place.
-Je m’appelle Emma. Je dirige le pensionnat.
Je fronçai les sourcils.
-Un pensionnat?
Je m’imaginai alors devoir vivre à l’écart de tout, de ma famille et de mes amis, dans une résidence où d’autres réfractaires comme moi se laissaient entendre raison. Je n’étais finalement pas si loin que cela de la vérité. Quelque chose remuait à l’intérieur de mon estomac, cette idée ne me mettait pas très à l’aise.
Emma opina du chef, sans se justifier pour autant.
Elle me fixa un moment, comme perdue dans ses pensées. Ce ne fut qu’après quelques minutes qu’elle sembla reprendre ses esprits.
-Suis-moi, tu comprendras mieux.
Nous franchîmes encore quelques portes, jusqu’à pénétrer dans un immense couloir, si grand que je ne parvenais pas à en distinguer le fond. À peine entrées à l’intérieur, une infecte odeur de moisissure et autres parfum que je préférais ne pas me hasarder à identifier vint se loger dans mes narines. À gauche et à droite, une série impressionnante de cages collées les unes aux autres semblait s'étendre à l'infini. Il y avait des gens à l’intérieur. J’eus l’impression que des centaines d’yeux s’étaient soudainement posés sur moi, et c'était certainement le cas. Quelque part dans cet espace obscur, quelqu’un sifflait, et son sifflement se répétait en écho, indéfiniment.
- Ce sont nos pensionnaires.
-Dans des cages…
Je me sentis trembler. Allai-je finir dans l’une de ces cages, moi aussi?
- Je sais. Tu pense qu’ils mériteraient plus d’espace, plus de lumière. Mais ils sont bien.
-Qui sont-ils, exactement?
-Des malades.
Le sifflement fut remplacé un instant par un ricanement amer.
-Je sais, il te faudra peut-être un moment pour te faire à cette idée. Notre pensionnat accueille des malades à un stade très élevé. Ils n’ont plus rien… Ils ne sont plus vraiment humains. Seulement, les tuer serait cruel…
Le ricanement reprit de plus belle.
-Et… moi je viens faire quoi, là-dedans?
Il y avait une pointe d’anxiété dans ma voix.
-Notre dernier gardien…a voulu prendre un peu de repos. Tu vas le remplacer.
Je me sentis à moitié soulagée.
-Mais… je n’y connais rien. Pourquoi Edgar veut-il que je le fasse?
-Ce n’est pas bien compliqué, tu verras. Je pense que notre roi a seulement voulu t’apprendre la valeur des choses… Viens. Je vais t’expliquer.
Elle me fit traverser le couloir. J’évitai minutieusement le regard de tous les pensionnaires auprès desquels nous passions. Ils avaient l’air si vides, si inconsistants… à mesure que je m’approchais des cages, ceux qui s’y trouvaient se recroquevillaient dans le coin le plus éloigné. Ils étaient dans un état misérable, les ongles couverts de crasse, les cheveux emmêlés, les vêtements déchirés, le visage blafard et squelettique. Je comprenais mieux en quoi ces gens devaient être malades, ils affichaient une telle indifférence à être enfermés ici, semblaient livrés à un tel abandon d’eux-mêmes… Ces gens n’étaient sans doute pas faits pour vivre comme l’étaient tous les autres.
-Il est tard, constata Emma brisant par l’écho de sa voix le silence pesant qu’avait entraîné la découverte déroutante des lieux. Vous aurez le temps de faire plus ample connaissance dans la matinée.
Emma me conduisit jusqu’à une longue armoire de fer qu’elle ouvrit d’un geste un peu brusque. Chacune de ses étagères était recouverte de grands seaux métalliques à l’intérieur desquels baignait une mixture blanchâtre et grumeleuse.
-Tu rempliras leur gamelle avec ça. Ils mangent une fois le matin, une fois le soir. Entre temps, tu te contentes de faire ta ronde, et de t’assurer de leur santé… dans la mesure du possible.
-Charmant…
-Tu t’en sortiras?
-Je crois, oui…
-On va se reposer. Tu pourras te mettre au travail une fois réveillée.

Quelques couloirs et escaliers plus loin, j’étais arrivée dans ce qui devait être ma chambre, l’une des rares pièces du château à bénéficier d’une fenêtre, à travers laquelle filtrait un mince rayon de lune, qui éclairait un lit d’apparence peu confortable et une chaise en bois. Emma m’y laissa seule, à la suite d’un « bonne nuit » à peine audible. J’allai m’asseoir sur mon lit, je me sentais horriblement nauséeuse, l’espace tournait autour de moi tandis que ça me montait à la gorge. Jusqu’à ce que je ne le retienne plus. Des éclats de vomissure transparents arrosèrent le sol jusqu’à ce que je me redresse, le teint blafard, le front perlé de transpiration.
J’allais mourir, ici.
Il y avait cette odeur putride qui caressait mes narines à chaque courant d’air frais que la fenêtre amenait jusqu’à moi, plus prononcée encore que dans les geôles. Je ne le supportai pas. Me sentant faible, abominable, je pris parti de m’appuyer sur le rebord de la fenêtre, qui offrait une vue terrifiante. En bas, des centaines et des centaines de tombes formaient un champ funèbre et gigantesque. De l’autre côté de l’île, il n’y avait ni verdure, ni paons, ni fleurs colorées, juste ce gigantesque cimetière… Et quelque part au milieu de ce fouillis morbide, une silhouette bleuâtre donnait l’impression de danser, je crus même un moment entendre son chant, si du moins elle chantait. Je fermai les yeux, tentant de me détacher de cette image en me retournant, rejoignant mon lit dans les draps duquel je vins me rouler tel un fœtus, l’estomac noué.

Je ne dormis pas de la nuit. Je m’étais contentée d'attendre le jour, le cœur presque arrêté, les yeux grand ouverts, fixés au plafond, l'ouïe masquée par mon oreiller, le nez bouché par la couverture piquante que je pressais contre mes narines, pour oublier l'odeur, les chants et les sifflements. L'air me manquait souvent, et je m’occupai ainsi, à savourer l'oubli dans l'absence d'air jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, je doive me résigner à boire un nouveau bol de cet air putride qui gonflait soudainement mon estomac. Je n’attendis pas le vrai lever du jour, dès qu'un peu d'orangé éclaira le cimetière, je me levai d'un bond, tant et si bien que la tête me tourna subitement. Je m’engageai dans le couloir encore sombre, mais à peine avais-je fait quelques mètres que j'entendis des pas s'approcher de moi. Je reconnus à peine Emma dans l'obscurité ambiante, la vielle femme, à l'inverse, n'eut aucune hésitation. Elle s'approcha au plus près de moi, les yeux plissés, s'appliquant à détailler le visage de sa "nouvelle recrue".
-Tu n'as pas dormi, constata-t-elle sans étonnement. Ca viendra, ne t'en fais pas.
Elle m'observa encore un moment.
-Mange quelque chose! ça ira mieux après.
Je n’en étais pas sûre du tout, à vrai dire, l'intérieur de mon ventre continuait de remuer violemment. Je me laissai cependant conduire jusqu'à une pièce plus grande et plus éclairée que toutes celles que j’avais découvert jusqu'alors. Une grande table en hêtre siégeait en son milieu. Assiettes et couverts y étaient d'ores et déjà posés. Je m'assis, commençai à manger sans le moindre appétit dans un silence de mort, sous le regard d'Emma, qui elle ne touchait à rien. Après quelques bouchées de ce qui ressemblait vaguement à des œufs brouillés, le goût en moins, je reposai ma cuillère, et plantai mon regard dans celui de l'"administratrice".
-J'aurais une question...
-Vas-y.
-Edgar vous a dit combien de temps je devrais rester?
Emma ne répondit pas de suite, semblant réfléchir. Puis après un moment...
-Les premiers jours sont les plus compliqués, ça ira mieux après.
Je ne mangeai rien de plus.

Il le fallait, je retournai aux cages. Je les retrouvai comme je les avais laissées, sombres et horrifiantes… Je pris un seau de nourriture et commençai ma ronde. A chacune des cages, je tentais de distinguer un pensionnaire d’un autre, mais ils se ressemblaient tous, il n’y avait rien qui permette de les identifier. Etait-ce à cela qu’on reconnaissait les malades ? Sur chacune des cages, un nom était gravé en lettres de fer. Je me disais que je ne parviendrais à en retenir que quelques uns, les plus différents, comme cette fille, Marianne, à laquelle il manquait un pied, ou peut-être ce petit garçon, Victor, si jeune… Pour la plupart, ils se fondaient dans la masse misérable des malades, certains n’avaient même plus de noms, la rouille les avait effacés, mais on ne s’en souciait pas, ces gens allaient mourir. Je poursuivais mon avancée le long du couloir, si long que quand je pouvais me croire au bout, j’en étais en fait bien loin. Mon geste devint très rapidement mécanique, je sortais la gamelle, y versait un peu du seau, la glissait sous la cage, et passait à la suivante. Je nourrissais des ombres, si squelettiques pouvaient-elles être, si affamées semblaient-elles, elles ne touchaient pas à leurs assiettes, mais leurs yeux brillaient soudainement depuis leurs cages, alors qu’ils me regardaient enfin, pas par curiosité cela dit, juste par réflexe.

Puis mon regard tomba sur elle.
La cage indiquait qu’elle s’appelait Daphnée, elle devait avoir une dizaine d’années, ses cheveux bruns, courts et bouclés entouraient un visage arrondi, mis en valeur par de jolis yeux noisette, un peu plus grands que la moyenne. Elle n’était pas comme les autres malades. Elle avait l’air heureuse. Un large sourire éclairait son minois angélique. Elle faisait le tour de sa cage d’un pas léger, le regard au plafond. Quand je vins lui donner sa gamelle, elle mangea immédiatement. Je ne savais pas exactement pourquoi la petite malade, qui pourtant n’avait pas grande ressemblance avec ma sœur, m’avait fait penser à Victoria. Sans doute parce qu’il y avait peut-être dans cette cage l’unique souffle d’humanité parmi toutes ces cellules, et sa proximité me rassurait. Je m‘agenouillai, les mains agrippées aux barreaux.
-Bonjour ! Soufflai-je si bas que l’écho ne tint pas compte de mes propos.
La petite fille continua de manger sans répondre.
-Elle ne dira rien.
Je me redressai d’un bond, surprise d’entendre une voix humaine. Elle venait de la cage qui faisait face à celle de Daphnée, je n’en reconnus pas de suite le pensionnaire, caché par le noir. L’inscription rouillée de sa cellule indiquait le nom de Nathaniel. Très vite, sa silhouette se détacha de l’ombre, alors que les mains du prisonnier empoignaient les barreaux de sa cage. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, grand, maigre, le visage creusé par la faim, le teint laiteux, et les cheveux longs, sales, noirs et emmêlés. Il souriait, mais d’un sourire à la fois déstabilisant et désagréable. Nos yeux se rencontrèrent. Son regard me glaça et le mien retomba directement jusqu’à mes chaussures.
-Elle ne s’adresse qu’aux gens qui le méritent.
-Et tu as déduis ça comment?
-Elle n’a jamais parlé à personne ici… Mais elle se parle à elle-même.
J’évitais toujours le regard de Nathaniel et préférais remplir sa gamelle. Mais au moment où je déposai l’assiette sous la cage, ma main fut aplatie contre la pierre au sol. Je fus immobilisée, tandis que Nathaniel, qui m’écrasait les doigts du bout de ses semelles, fléchissait les genoux pour s’abaisser à mon niveau, le même sourire toujours plaqué sur le visage.
-Ne sois pas si pressée, tu n’as rien d’autre que nous, ici, ton remède à l’ennui, c’est nous.
Je serrais les dents, ma main droite prenait des teintes violacées.
-Ce serait pas moi, plutôt, ton remède ? Parvins-je à articuler.
Nathaniel fit semblant de réfléchir un moment avant de lâcher ma main.
-Les recrues d’Edgar n’ont jamais le temps de nous distraire bien longtemps. La chair fraîche, ça pourrit vite.
Je me frottais la main du bout du pouce, je faisais du mieux que je pouvais pour ne pas sembler déstabilisée par les propos énigmatiques de mon interlocuteur.
-…mais tu ne ressemble pas aux recrues habituelles… Depuis quand Edgar embauche des femmes dans sa garde personnelle ?
Je fronçai les sourcils.
-Je ne fais pas partie de sa garde.
-Je me disais aussi… Qu’est-ce que tu fais là, alors ?
-J’ai refusé d’épouser son fils.
-Amusant…
-Et toi ?
-Pardon ?
-Tu ne ressemble pas aux autres malades…
Le sourire de Nathaniel s’élargit.
-J’ai l’air humain, hein ? J’ai l’air réel, pas vrai ? En regardant de près on pourrait presque penser que je suis un être vivant…
La lueur qui brillait dans le regard du prisonnier me mettait de plus en plus mal à l’aise.
-Non… En fait, tu sembles encore plus malade que tous ces gens…
-Ou lucide…
Je tentai de ne plus l’écouter, Nathaniel parvenait à me déstabiliser avec une aisance incroyable. Il y était parvenu dès notre rencontre, il y parviendrait toujours.
Je tournai les talons, mais son regard fixe continuait d'enflammer mon échine.
-Tu ne fuiras pas longtemps ! s'exclama-t-il d'une voix chantante.
J’avais préféré ne pas y croire, même si je savais déjà qu'il avait raison. Il n'y avait pas de barques pour l'autre sens. J’étais la gardienne d'âmes muettes, et celle de cette coquille bavarde.



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://feery-tales.actifforum.com
Nathaniel
La rébellion
La rébellion
avatar

Messages : 349

Feuille de personnage
Votre âge: hum...
Votre devise: Tout vient à point à qui sait attendre...
Race: Humain/Humaine

MessageSujet: Re: Les ailes arrachées   Lun 1 Oct - 15:29



Chapitre V : Le murmure de l'ogre



"Pauvre ombre ! dit la princesse. Elle doit être fort malheureuse : un être aussi mobile qui se trouve claquemuré dans une étroite cellule !"

-Hans Christian Andersen, L'Ombre.


-Il était une fois une jeune fille, la plus belle qu'il ait jamais été donnée de voir au royaume, pauvre en biens, elle était cependant riche en vertus, et surtout en âme. Elle vivait dans une maison de bois et de paille, en bordure de forêt, et saluait le jour sans jamais rien demander. Elle était si belle et si douce que tous la nommaient demoiselle fleur, car elle en avait le teint, et ce pouvoir étrange de propager la joie où qu'elle se trouve.
Il y avait au château, une jeune prince, riche d'esprit mais dépourvu d'âme. Il errait entre les pierres, n'y avait jamais froid, mangeait sans faim, parlait sans émotion. Ses parents, effrayés par cette coquille vide, demandèrent conseil à une fée puissante mais malicieuse, qui conseilla aux parents, de laisser le jeune erre en forêt sur le champ. "Là seulement", affirma-t-elle "est caché ce qui lui manque". Les parents furent surpris et agacés de cette réponse. Abandonner leur fils, ils n'y songeaient pas, mais la fée leur promit qu'il leur reviendrait bien assez tôt, plus vivant et rempli que tantôt. Ils firent donc ainsi que la fée le demanda, car on ne peut désobéir à un ordre magique sans en craindre les représailles. Le lendemain, ils envoyèrent donc la coquille vide à dos de cheval dans la forêt. Et, que quelques sorciers l'aient voulu ou non, pour la première fois, dans toute son existence, la coquille se perdit. Il dû bien vite s'arrêter auprès de la pauvre cabane où demoiselle fleur vivait, afin de quérir son chemin. Demoiselle fleur ouvrit à la coquille vide, ils échangèrent un regard. La coquille vide ne su plus demander son chemin, il demeura devant la porte, rendu muet par quelque sort. Demoiselle fleur, bien trop naïve, cru voir dans ses yeux cet éclair fascinant, qui dans les siens brillait incessamment. Quand la coquille embrassa la fleur, il avala son âme. La coquille s'éclaira d'un halo magnifique, la fleur perdit toute clarté, son teint de rose terni et grisâtre, ses yeux lavandes devenus noirs observaient s'en aller ce beau pâtre, qui lui avait laissé l'inconsistance d'une coquille vide, dont on eut aspiré l'essence. Et la coquille bienheureuse connut toutes les félicités, car ainsi que la fée l'avait annoncé, il était revenu, et chargé d'âme.
-Je n'arrive pas à croire que ces histoires existent toujours... railla Nathaniel dans mon dos.
Je l’ignorai sublimement.
Assise sur le sol, les bras enroulés autour de mes genoux, je regardais Daphnée, qui n'avait pas bougé durant tout mon récit. ses grands yeux fixés sur les barreaux de sa cage, la bouche entrouverte, elle restait immobile, et toujours aussi muette.
Avec un léger soupir, je me redressai.
-Je ne sais pas ce que tu cherches à faire, mais je t'ai déjà dit que c'était inutile. continua la voix dans mon dos.
-Victoria adore cette histoire. soufflai-je sans regarder le prisonnier.
-Personne n'aime cette histoire, elle est ridicule.
-C'est un conte très populaire! rétorquai-je en me tournant enfin vers mon interlocuteur.
-Je doute qu'il s'agisse d'un gage de qualité.
J’haussai les épaules et me retournai à nouveau vers Daphnée, décidée à ignorer Nathaniel, une fois n’est pas coutume.

Voilà une semaine que je vivais sur l’île, et en dépit de ce qu’Emma m’avait assuré, je continuais de détester cet endroit, je ne me faisais toujours pas à ces paires d’yeux vides qui me suivaient à chacune de mes rondes, ni à la puanteur ambiante. Je n’avais toujours pas d’appétit, je ne trouvais toujours pas le sommeil. Et pour couronner le tout, j’étais seule. Emma passait la majeure partie de son temps enfermée dans son bureau, et elle était apparemment la seule résidente de l’île qui ne soit pas « malade ». Alors malgré moi je finissais toujours par me retrouver devant la même cage, celle de Daphnée, qui continuait de me refuser obstinément la moindre parole, bien qu’elle semblait guetter et apprécier chacune de mes visites. La voir m’apaisait. Elle avait beau être enfermée, elle avait beau être malade, son visage demeurait serin, et son attitude tranquille.
Seulement, chacune de mes visites à Daphnée impliquait de me voir confrontée à Nathaniel, Nathaniel qui semblait le seul être doué de parole dans ce monde environné de barreaux. Sa présence m’insupportait... C’était ce que je supposais, du moins. Il ne prononçait pas la moindre phrase sans que celle-ci ne soit teintée de sarcasme, et ce sourire, ce sourire mauvais qui ne quittait jamais son visage, avait le don de m’effrayer. Sa présence m’agaçait, oui, ou du moins me mettait mal à l’aise, et pourtant, je pense que je n’aurais su m’en défaire. Il était le seul à parler, et si ses propos avaient le don de me perturber, ils existaient, au moins, sans lui, tout n’aurait été que silence, et moi-même je serais devenue silence, il était celui par qui mes lèvres continuaient de bouger, par qui la parole ne me quittait pas.
Plus je parlais à Nathaniel, plus celui-ci m’intriguait, je n’arrivais pas à le cerner, et il faisait tout pour que je n’y arrive pas alors que lui-même, en un claquement de doigt, en un regard, semblait tout savoir de moi, et me connaître mieux que moi même.
-Dis moi...
-Quoi ?
-A quoi ressemble le fils d’Edgar?
-Je ne vois absolument pas en quoi ça peut t’intéresser.
-C’est juste... que je ne l’ai pas connu.
Je fronçai les sourcils, mais ce geste se perdait dans le vide, puisque je me résignais toujours à ne pas regarder dans sa direction, même quand je m’adressais à lui.
-Et alors?
-Alors je suis curieux... Le rejeton d’Edgar... J'ignorais qu'il avait un fils...
La façon dont Nathaniel parlait d'Edgar (et il ne cessait jamais de parler de lui, toujours en des termes peu élogieux) était toujours familière, intrigante, comme s'il ne voyait pas en lui le monarque que je voyais évidemment et par principe.
-Tu dois être enfermé ici depuis longtemps, alors.
Il émit un léger rire moqueur.
-Tu n'as même pas idée. A l'époque, ce gosse n'était même pas encore né.
- Bien sûr... fis-je en m'adressant toujours aux barreaux de la cage opposée à la sienne. Vous devez avoir le même âge.
-Vraiment? Il poussa un léger soupir. Le temps passe! ajouta-t-il, ironique. Dis moi, Eleonore...
-Quoi encore ?
Il sourit... Ou du moins, son sourire changea pour se faire plus moqueur, puisqu'il ne cessait jamais de sourire.
Il agrippa la pointe de ma capuche avec poigne, me forçant à me tourner vers lui, ses yeux noirs inspectaient chaque millimètre de ma peau rendue plus pâle encore que d’habitude par le manque de sommeil.
-...Que pouvait-il bien avoir de si repoussant pour que tu refuses de l’épouser?
Mon regard soutint le sien, pour la première fois depuis notre rencontre. Je ne savais pas quoi répondre. J’y avais réfléchi, et à plus d’une reprise au cours de mes nuits sans sommeil, et à chaque fois, la même question s’imposait à mon esprit : pourquoi est-ce que j’avais fait ça? Maintenant que Gabriel n’était plus à proximité, et que l’angoisse d’un mariage imminent n’était plus d’actualité, je commençais à sérieusement douter de mon attitude. J’avais eu peur, mais à choisir entre une vie passée à nourrir des semi-humains en cage et une vie de princesse en compagnie d’un prince attentionnée, je devais bien être la seule imbécile à avoir choisi la première solution. Et Gabriel, était-il si désagréable que cela? C’était plutôt tout l’inverse. Et qu’espérais-je d’autre, moi ? Alors que tout le monde désespérait de me voir mariée un jour, voilà que le plus beau parti de Féérie s’offrait à moi. On me proposait la richesse, l’amour, la tranquillité sur un plateau d’argent et voilà où j’en étais, je crevais de faim, de froid, de sommeil et de peur, sur une île perdue au milieu de nulle part et la seule personne avec qui je pouvais parler était un malade à tendances psychotiques.
-Rien... Il n’avait rien.... de repoussant.
J’aurais préféré trouver un joli mensonge à lui fournir mais ces quelques mots furent les seuls que je su prononcer, et ils ne me donnaient pas l’avantage.
-Vraiment... Il ne doit pas tenir de son paternel, alors.
On en revenait toujours à Edgar, comme un sujet obsédant, qui illuminait le regard de mon interlocuteur d’une lueur effrayante.
-Je ne sais pas.
J’hésitai un moment, mais puisque la conversation était engagée...
-Pourquoi parles-tu d’Edgar ainsi?
-Ainsi ?
-Tu ne lui manifestes aucun égard...
-C'est que je ne lui en dois aucun. Il écarta les bras et fit un tour sur lui-même. Tout ce que tu vois là, c’est son oeuvre! Il empoigna les barreaux de sa cage. On est loin de ta cage dorée, princesse, ici, les cages sont en fer et en rouille, Edgar est le premier à le savoir. Il nous a créé ainsi.
-Je ne comprend pas...
-Tu devrais vite apprendre. Et quand tu auras compris, peut-être que tu sera malade, toi aussi?
Cette remarque fut suivie d’un ricanement amusé qui me donna la chaire de poule.
-Je ne sais même pas pourquoi je continue de parler avec toi....
Et c’est vrai, je ne savais pas. J’aurais peut-être dû me contenter de l’ignorer définitivement. À force de constater mon manque d’intérêt, il aurait peut-être cessé d’insister, arrêté de parler. Mais je n’y arrivais pas.


-Je peux vous poser un question?
Je tournais et retournais ma cuillère dans mon bol de cette unique et quotidienne mixture insipide.
Emma leva les yeux de son assiette pour me regarder. Elle n’était pas habituée à m’entendre parler à l’heure des rares repas qu’elle partageait avec moi. Ce n’était pas faute d’avoir tenté à plusieurs reprises d’engager la conversation, mais elle se contentait toujours de réponses concises et froides, aussi, nos conversations n’avaient jamais rien de très animées ou de réconfortantes.
-Bien sûr. acquiesça-t-elle.
-Qui était Nathaniel? Je veux dire... avant qu’il n’arrive ici?
Son regard sembla changer un peu. Ou peut-être n’était-ce qu’une impression de ma part?
-Je te l’ai dit, tous nos pensionnaires sont malades.
A nouveau, c’était une réponse courte et sèche.
-Je sais, répliquai-je, décidée à insister, mais il ne ressemble pas aux autres. Il parle, il me regarde dans les yeux...
-Tu ne dois pas privilégier un pensionnaire d’un autre, Eleonore, ils doivent tous obtenir la même attention de ta part. Et s’il te plaît - et son regard me suppliait, en effet, drôle de contraste avec la froideur dont elle avait tantôt fait preuve- évite de trop t’approcher de Nathaniel.
Je savais que je n’obtiendrais rien de plus d’elle à ce sujet.
-Emma...
La concernée poussa un soupir.
-Oui?
-Pourquoi on ne parle jamais de cette île?
-Personne n’a envie de connaître cette île. Et personnellement, je ne vois pas ce que ça pourrait apporter à qui que ce soit de la connaître.
-Mais... tous ces gens ont bien de la famille, non? Est-ce qu’ils savent que...
-Edgar aurait mieux fait de nous amener un autre de ses gardes! soupira Emma. Ils ne posent pas de questions sans arrêt.

J'avais du mal à croire que mes prédécesseurs n'aient jamais eu la moindre question à poser au sujet de cette île étrange et de ses pensionnaires. Allongée sur mon lit, les yeux fixés au plafond, ces questions venaient se bousculer dans ma tête. J'étais certaine qu'Emma en savait beaucoup plus que ce qu'elle disait. J'imaginais mal en effet qu'on puisse accepter de veiller ainsi sur une flopée de malades dans un endroit aussi hostile, sans être un minimum renseigné sur ce qui se passait exactement dans ce pensionnat. Mais peut-être qu'Emma n'avait rien accepté du tout, qu'elle avait été forcée à faire tout ça, tout comme moi, parce qu'elle avait fait une erreur? L'existence de cette île, cette île horrible ne pouvait que me faire cogiter. Qui aurait pu imaginer que Féérie abritait un secret aussi horrible? Pourquoi cette notion de "maladie" m'avait toujours semblé si abstraite avant d'arriver ici? Qu'est-ce qui faisait qu'on devenait soudainement malade? Est-ce que ces gens avaient été comme moi, de simples féériens, avant d'atterrir dans ces cages? Est-ce que je finirais par tomber malade, moi aussi? Trop de questions... C'était peut-être ce qui me dérangeait tant, chez Nathaniel, s'il n'avait pas été là, j'aurais pu être convaincue que ces gens n'étaient plus rien, juste des enveloppes dépourvues d'âme... Mais lui parlait, il agissait comme un humain... Pas un humain normal, il dégageait une aura trop effrayante pour que j'ai un jour pu me décider à voir en lui un véritable être humain, mais quelque chose qui s'en approchait d'un peu trop près, et faisait vaciller la moindre conviction qui aurait pu naître dans mon esprit.
Je n'arrivais pas à faire le point sur ce qui m'arrivait. Trop de choses en trop peu de temps. J'aurais voulu enfin dormir, me réveiller dans notre petite masure, retrouver mes parents, retrouver Victoria et Anna. Et que rien ne ce soit passé. Mais non, même dans le peu de rêves que je pouvais faire, je ne trouvais pas de refuge, ce n'était jamais le rire naïf de Victoria ou le sourire tendre d'Anna qui m'attendaient au coeur du sommeil, mais toujours le sifflement, le sifflement que j'avais entendu la première fois que j'avais mis les pieds dans l'immense pièce cernée de cages, et le sourire malsain de Nathaniel qui s'élevait au dessus de mon rêve à la manière d'un croissant de lune, tout prêt à me dévorer.

Cette nuit comme toutes les autres, je n'avais donc pas dormi, ou à peine. Je m'étais appuyée contre le rebord de la fenêtre, attirant la fraîcheur à moi. Au bout d'une semaine, je commençais à peine à m'habituer à la puanteur, et "habituer" était encore un trop grand mot. Je m'étais également fait au paysage, observer le cimetière ne me dérangeait plus autant, je m'amusais à compter les tombes, ça avait quelque chose d'apaisant. Et cette forme bleutée, qui continuait de danser entre les pierres tombales et que je ne savais définir avait sur moi un effet hypnotique. Au loin, j'apercevais la barque qui m'avait conduit jusqu'ici, elle faisait sans cesse l'aller-retour, de féérie à l'île, toujours conduite par le même vieillard. Il s'en allait toujours seul, et revenait les bras chargés de ce qui ressemblait à un immense tas de draps roulés en boule qu'il jetait négligemment dans un immense trou creusé dans la terre. C'était étrange, la barque semblait avancer avec une lenteur infinie, et pourtant, pour avoir été à son bord, je savais que son rythme pouvait être rapide. C'était là le seul bruit qui se distinguait dans le silence de la nuit, le mouvement des rames plongées dans une eau calme et stagnante. ça deviendrait mon quotidien, et je m'y ferais, tout comme Emma me l'avait prédit, mais d'une manière qu'elle n'avait sans doute pas prévu.




Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://feery-tales.actifforum.com
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Les ailes arrachées   

Revenir en haut Aller en bas
 
Les ailes arrachées
Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Ce ne sont que les ailes d'un ange que l'on a si facilement arrachées | Victoire
» Merom Hellren, Ailes sanglantes
» L'un a ses idées, l'autre ses ailes [PV]
» Battement d'ailes d'un aigle... [Libre]
» Quand un ange perd ses ailes → Angel S. Sawyer [Terminé]

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Feery Tales :: Hors jeu :: 
Créations diverses
-
Sauter vers: